Le statut « plus que nécessaire aujourd’hui », répondent les fonctionnaires à Emmanuel Macron

Nouvelle attaque contre les fonctionnaires ou maladresse politique ? Les propos, rapportés par certains médias, du ministre de l’Economie Emmanuel Macron suscitent de nombreuses réactions indignées. Tour d’horizon.

« On va progressivement entrer dans une zone – on y est déjà d’ailleurs – où la justification d’avoir un emploi à vie garanti sur des missions qui ne le justifient plus sera de moins en moins défendable », aurait déclaré le ministre vendredi 18 septembre au cours d’un débat organisé par le think tank « En temps réel » devant plusieurs dizaines d’invités (dirigeants d’entreprise, élus, journalistes…), indiquent Les Echos sur leur site internet.

Le statut des fonctionnaires ne serait, selon le ministre « plus adapté au monde tel qu’il va » et, « surtout, n’est plus justifiable compte tenu des missions ».

« Je ne sais pas justifier que quelqu’un qui travaille dans la cybersécurité dans une PME soit un contractuel en CDD et que quelqu’un qui travaille, par exemple, dans mon ministère dans le développement économique doit être un fonctionnaire », aurait-il ajouté.

Ouvrir le débat ?

Le ministre de l’Economie aurait appelé la gauche à ouvrir ce débat « non pas en stigmatisant celles et ceux qui travaillent dans le service public mais en menant les choses de manière moderne et en construisant notre propre pensée ». Pourquoi ? « Sinon la première chose qu’on nous dira, c’est que ce sont des idées de la droite. Je ne crois pas, non… », indique le ministre toujours selon Les Echos.

Des propos qui traduisent selon nombre d’acteurs, notamment syndicaux, une immense méconnaissance de ce qu’est le statut, et de la réalité des fonctionnaires.

Garantie pour les citoyens

Les organisations syndicales rappellent d’abord que le statut est assorti de droits et d’obligations pour les fonctionnaires. Le statut « est, avant toute autre chose, une garantie pour les citoyens », indique la CGT, qui parle de « déclarations dignes de la droite la plus libérale » et de « stratégie du bouc émissaire, largement utilisée sous Sarkozy ».

« En 2003, le Conseil d’Etat a rappelé que les principes statutaires fondamentaux de la fonction publique, dont la garantie de l’emploi, sont « destinés à assurer l’égal accès aux emplois publics, à garantir les fonctionnaires contre l’arbitraire et le favoritisme et à donner à la puissance publique les moyens d’assurer ses missions sur tout le territoire dans le respect des règles d’impartialité et de continuité ». La garantie de l’emploi est donc, dans le cadre républicain, un moyen d’assurer aux usagers un service public rendu de manière impartiale, par des agents préservés des pressions politiques et partisanes », martèle le syndicat.

« Il y a de plus en plus besoin du statut, estime aussi Johann Laurency pour FO. Et pour la fonction publique territoriale, le statut est d’autant plus important que le politique est proche. La France a besoin de personnes pour servir l’intérêt général et les citoyens, quitte à aller à l’encontre de décisions politiques. »

Honorant un fonctionnaire vendredi 18 septembre, François Hollande a loué en lui « un fonctionnaire d’Etat, un fonctionnaire attaché à son département de la Corrèze et, comme je le suis, attaché à son statut ».

Le chef de l’Etat a ainsi désavoué son ministre en se livrant à un véritable éloge de la fonction publique : « Etre fonctionnaire, ce n’est pas être dans une position figée, ce n’est pas refuser la modernité. Etre fonctionnaire, c’est, au contraire, être toujours capable d’anticiper, de prévoir et de servir ».

« Et c’est la raison pour laquelle le fonctionnaire a des droits, le statut, et a des devoirs et qu’il doit en permanence s’adapter, évoluer et être capable d’être au meilleur pour être au service du public », a souligné François Hollande.

La ministre de la Fonction publique, sur les ondes de Europe 1 lundi 21 septembre, a tenté également de rattraper le dérapage. Elle a indiqué avoir « simplement dit à Emmanuel Macron : « un ministre n’est pas libre de ses propos » ». « Le statut de la fonction publique, ce n’est pas seulement la solidité de l’Etat, c’est la solidité de la Nation », a-t-elle encore souligné.

Le « risque » en tenant de tels propos, a-t-elle ajoutée, c’est de « mettre un peu le feu partout, et en particulier dans les syndicats de la fonction publique », dont elle attend qu’ils signent le projet d’accord PPCR. « On va tourner la page (…). Le seul souci que nous avions, c’était justement que je suis en pleine négociation avec les fonctionnaires et que cela n’a pas mis de l’huile dans les rouages », a-t-elle observé.

Lire notre dossier : Le statut de la fonction publique, flexible malgré tout

Garantie de l’emploi

Une autre méconnaissance du ministre de l’Economie tient dans ses propos sur l’emploi à vie. « L’un des principes régissant la carrière des fonctionnaires est celui de la garantie de l’emploi, et non celui de l’emploi à vie, qui relève du domaine du mythe. (…) La déclaration de Macron soulève l’enjeu de la pérennité de l’emploi dans notre pays. A l’inverse du ministre, la CGT estime que la précarité ne peut devenir la norme. Elle rappelle d’ailleurs que dans la fonction publique le taux de précarité est au minimum de 20 %, réalité que notre organisation combat au quotidien », insiste le syndicat dans son communiqué.

Face à ce qu’elle qualifie de propos « inadéquats », la FSU enfonce aussi le clou : « Poursuivant dans sa logique de déréglementation, alors que les suppressions d’emplois sont continues dans nombre de secteurs de la fonction publique et des services publics et que les politiques d’austérité creusent les inégalités, M. Macron veut aller encore plus loin ! (…) Faut-il, comme il semble le croire, que l’emploi soit précaire au XXIème siècle pour que notre pays soit compétitif ? Les études de l’OIT montrent pourtant que les pays les plus performants sont ceux qui offrent le plus de droits aux salariés ! »

Les syndicats replacent aussi les dires du ministre de l’Economie dans les discussions actuelles sur le projet d’accord « PPCR » (parcours professionnels, carrières et rémunérations) et le début de la discussion parlementaire sur le projet de loi « déontologie ».

« Ces propos sont hors d’actualité. Ce qui nous intéresse, ce sont l’accord PPCR et le projet de loi déontologie. Ce dernier rappelle bien la raison d’être du statut, et les obligations des fonctionnaires, qui garantissent l’accès de tous à des services qui sont utiles à la cohésion de la société, ce dont nous avons grand besoin dans la période actuelle », souligne Claire Le Calonnec pour l’interco-CFDT.

Lire aussi : Fonctionnaires : nouvelle version du projet de loi sur la déontologie

Lever les ambiguïtés

« Y a-t-il deux discours au gouvernement ? », celui « officiel » de la ministre Marylise Lebranchu et celui du ministre des Finances ? « On ne s’y prendrait pas autrement pour torpiller » les négociations en cours sur les carrières des fonctionnaires, s’est indigné Guy Barbier (Unsa).

« Cette nouvelle provocation de Macron à l’égard des fonctionnaires ne peut que conduire à s’interroger fortement quant aux intentions réelles du gouvernement, alors que les organisations syndicales consultent actuellement les personnels quant à l’opportunité de signer le projet d’accord PPCR », insiste la CGT, qui, avec FSU et Solidaires, appelle les agents à se mobiliser pour l’emploi le 8 octobre.

A un moment où le projet de loi sur la déontologie des fonctionnaires doit enfin arriver au Parlement, la FSU « demande au gouvernement de lever toute ambiguïté en engageant des mesures permettant de conforter la fonction publique et les droits des fonctionnaires »

Le Premier ministre Manuel Valls tente, lui, le grand écart. « Ce que nous écrivons aujourd’hui, c’est le contrat social du XXIe siècle (…) un contrat social fidèle à ce que nous sommes, c’est-à-dire aussi attaché au statut des fonctionnaires », a lancé M. Valls devant le congrès du Parti radical de gauche (PRG) à Montpellier, tout en louant un ministre de l’Economie « talentueux » qu’il « soutient jusqu’au bout »…

Alors, dérapage calculé, ou provocation « naïvement » sincère ? L’entourage du président de la République a assuré que les propos de son ministre de l’économie n’étaient en rien des ballons d’essai. « Les seuls sujets de discussion, ce sont des réformes que propose le gouvernement (…). Aujourd’hui, tout propos mal rapporté peut devenir une information. Tout le monde doit donc faire attention à ses prises de paroles ».

FOCUS
Les autres réactions

Le vice-président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a critiqué les « réflexes un peu pavloviens et conservateurs » de défense du statut des fonctionnaires. « Il y a un certain nombre d’hommes politiques, quelquefois de responsables d’organisations syndicales qui ont des réflexes un peu pavloviens et conservateurs », a-t-il dit.

« Le gouvernement de gauche en Italie est en train de regarder justement le statut des fonctionnaires avec une augmentation au mérite », a dit M. Roux de Bézieux, lançant : « On ne peut pas faire comme si le monde ne bougeait pas ».

« La polémique autour du statut de la fonction publique est un peu stérile. Si on part sur des dogmes, on ne va pas y arriver », a jugé pour sa part Anne-Marie Couderc, chargée au Medef des réflexions sur l’action publique. Pour elle, le « point majeur » est plus généralement « la définition des missions de la sphère publique », et de « ce qui relève véritablement de l’Etat ».

A droite aussi, les propos n’ont pas manqué de faire réagir.
Ainsi qu’à gauche
Le parti Les Républicains a ironisé samedi sur les propos d’Emmanuel Macron, estimant que le ministre de l’Economie « braconne » à droite mais « rétropédale » toujours. « Après la critique des 35 heures, la remise en cause du contrat de travail, et celle de l’assurance chômage, c’est au statut de la fonction publique que s’attaque Emmanuel Macron. Force est de constater que le ministre de l’Economie braconne dans les idées des Républicains pour se faire une publicité à bon compte », a déclaré le porte-parole de LR, Sébastien Huyghe, dans un communiqué.

« Nous pourrions nous réjouir de voir nos idées et nos valeurs l’emporter et trouver un écho, y compris sur la gauche de l’échiquier politique. Cependant, les déclarations de M. Macron ne sont jamais suivies d’effets, pire, elles sont toujours suivies d’un rétropédalage de leur auteur après que celui-ci ait été tancé plus ou moins vertement par François Hollande ou Manuel Valls, gardiens de la doxa socialiste », a ajouté le député du Nord.

M. Huyghe omet toutefois de rappeler qu’en janvier 2011, Christian Jacob, à peine élu patron des députés UMP, avait lui aussi été fermement rappelé à l’ordre par le Premier ministre d’alors, François Fillon, pour s’être interrogé dans la presse sur « la pertinence » de « l’embauche à vie des fonctionnaires ». Un débat « dangereux et inutile », avait tranché M. Fillon.

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